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Hayya bina

D 6 janvier 2015     H 23:15     A Madani    


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هيا بنا الى رياض الصالحين
الطريقة المدنية

Ce poème chanté - issu du diwan du Shaykh Muhammad Al Madani - est une exhortation (هيّا بنا ) à suivre la Voie qui conduit au Succès Immense (الفوز العظيم) et il en définit les grandes étapes symbolisées par des jardins.

La description de ce cheminement est conforme à l’enseignement initiatique traditionnel de la Réalisation totale de l’être comprenant : l’arc de montée au Principe, l’extinction dans une union lumineuse, suivi d’une permanence de vie d’Amour Eternel [1]. Ce parcours pour certains êtres est éventuellement assorti d’une mission active de revivification auprès des créatures, le modèle prophétique étant alors assumé publiquement ; mais, par son seul état, l’être réalisé détient également une action « passive » et non extérieure de revivification.

Le lecteur reconnaîtra sans peine les rôles respectifs des Saints d’Allah et de leur « chef » Sayyidna Muhammad qui apparaît à la fois comme la porte de l’expérience unitive et le but ultime. Il apparaît ainsi comme l’Essence divine ipsa qui s’envoie éternellement Elle-même à Elle-même afin de se contempler et « jouir » de la beauté de Sa vision : de cet « envoi » découle donc cet Amour Eternel réflexif liant Dieu et Son Envoyé, que Sidna Shaykh Madani, tous les saints et les Prophètes, nous invitent à goûter en prenant le Bien Aimé, l’Imam des Envoyés pour but Ultime , (المَرْغوب )qu’Allâh le maintienne dans cet état d’Union et le gratifie de la grande Paix, Amin.

Au début de sa quête et sous la direction des Maitres spirituels authentiques (les « hommes », « les gens du souvenir »), le faqir doit entrer dans le « jardin des vertueux ». Par leur amour (l’amour du Maître pour le disciple auquel doit répondre l’amour du disciple pour son Maître) – fondement essentiel de la Voie- les pérégrinants peuvent espérer le pardon de leurs fautes liées aux attachements passionnels et achever ainsi la phase purgative.

Au terme de ce stade, l’accomplissement parfait [2] des obligations de la Loi révélée – principe même du rapprochement- permet d’accéder au « jardin des parvenus », le jardin où résident ceux qui sont éteints à eux-mêmes, unis au Principe. Cet effacement de l’être créé est justement symbolisé par le fait de ne s’en tenir qu’aux seules prescriptions obligatoires émanant du bon désir d’Allah sans ajouter quoique que ce soit qui pourrait provenir d’un « autre que Lui ».

Mais le terme est au-delà ! Le Shaykh nous invite à nous orienter vers « l’Elu », et, en passant par le « jardin illuminé » de sa « face » créée, obtenir par son amour, l’envol de l’Intellect (incréé) vers la Station symbolisée par le « Jardin des Amoureux ». On notera au passage l’emploi à ce niveau de la première personne du singulier, dans la mesure où – au-delà des apparences (l’amour étant une relation) - cet état est non-duel. Cet état se situant au-delà de toute manifestation [3] est le seul réellement stable, définitif, Eternel, ce que le Shaykh traduit par le fait d’y « demeurer prisonnier ».

Mais le connaissant sûr et véridique, sans quitter cette station, va revenir à la multiplicité (illustrée ici par l’utilisation à nouveau du pluriel) : la vision du Vrai (al Haqq) ne lui voile plus la création, de même la création n’est plus pour lui un voile l’empêchant de voir le Vrai. Cela correspond aux deux difficultés pour lesquelles Allah a donné à Son bien-Aimé la facilité.

َإِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا
A côté de la difficulté est, certes, une facilité !
َإِنَّ مَعَ الْعُسْرِ يُسْرًا
A côté de la difficulté est, certes, une facilité !

L’Esprit de tous les Saints « absorbés » par le Ruh Muhammadi, va « redescendre » sous la forme ultime de la quête المَرْغوب : la « Présence Sainte Evidente », afin de vivifier par le souvenir et la continuation des pratiques de l’Envoyé, les cœurs des êtres encore voilés.
L’amour des Parfaits et du Meilleur des « Prophètes Législateurs », qu’Allah a envoyé « comme miséricorde pour les Mondes », permet alors d’adresser à Allah un « impératif » de Pardon (إغْفِر لَنا بِحُبِّــهِم) concernant notre « faute existentielle » selon l’expression de Rabi’a : وجودك ذنب لا يقاس به ذنب . ربيعة العدوية المواد الغيثيت

On remarque aussi que le dhikr apparaît au début et au terme de la Voie. Et s’il disparait dans le « jardin des Parvenus », il représente à la fois l’axe de tout le processus initiatique, la preuve et le révélateur de cet Amour Eternel, ce que confirment les deux versets suivants de la sourate el jumu’a dans laquelle, à « l’intérieur » et « l’extérieur » de la Salat du Rassemblement (Représentant la station dans la « Présence Sainte Evidente »), les croyants sont conviés au dhikr d’Allah, Gloire à Lui.

ا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا إِذَا نُودِيَ لِلصَّلَاةِ مِنْ يَوْمِ الْجُمُعَةِ فَاسْعَوْا إِلَىٰ ذِكْرِ اللَّهِ وَذَرُوا الْبَيْعَ ۚ ذَٰلِكُمْ خَيْرٌ لَكُمْ إِنْ كُنْتُمْ تَعْلَمُونَ) [Sourate Al-Jumua : 9]
(فَإِذَا قُضِيَتِ الصَّلَاةُ فَانْتَشِرُوا فِي الْأَرْضِ وَابْتَغُوا مِنْ فَضْلِ اللَّهِ وَاذْكُرُوا اللَّهَ كَثِيرًا لَعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ) [Sourate Al-Jumua : 10]

Qu’Allah nous fasse profiter de l’enseignement et de la sollicitude de notre maître, héritier de son maître, du maître de son maître …, dépositaires de la sagesse de l’Islam et héritiers du Prophète Béni. Celui qui s’assoit en leur compagnie, n’est pas réprouvé, c’est une parole du meilleur des Envoyés. Qu’Il pardonne donc nos fautes et vaines prétentions afin que notre nom soit avec ceux des Rapprochés Amin

Qu’Allah déverse éternellement Ses Grâces unificatrices et pacificatrices sur notre Seigneur Muhammad.

هيّا بنا هيّا بنا * الى رياض الصّالحيـــــــــــــن
هيّا بنا هيّا بنا * نُسقى من خمر العارفيـــــــــن
هيّا بنا الى الرجالْ * هُم اهلُ الله الذاكريـــــــــــــــن
سادتُنا اهلُ الكمالْ * رجالُ الله المتّــقيـــــــــــــــــن
فلا يُشقى جليسُهُمْ * حديثُ خيرِ المرسليــــــــــــــن
و لا يُضام أنيسهُمْ * إنهُم الحِصنُ الحصيـــــــــــــن
باهى بهم إلاهُنا * عِبادَهُ المقرَّبيــــــــــــــــــــــــن
بحُبِّهم يَغفِر لنا * و الحُبُّ أساسً متيـــــــــــــــن
هيّا بنا للواجبات * قَواعِد الشَّرع المُبيــــــــــــــــن
فهي أصلُ القُربان * و هي رياضُ الواصليـــــــــــن
هيّا بنا للمُصْطَفَى * خَيرِ الأنامِ أجمعيـــــــــــــــــــن
بحرِ المَكارِم و الوَفاء * شَفيعِنا في يومِ الدّيــــــــــــــــن
نزُور رَوْضَةُ المُنيرُ * نُمَرِّغُ فيهِ الخَدَّيْـــــــــــــــــــــن
نسعى إليهِ في المسير * نسعى على رأسِ و العَيْــــــــن
بحبِّه عقلي يطير * إلى رِياضِ العاشقيـــــــــــــــن
هُنالِكَ نبقـى أسير * إلى إمام المُرسَلِيـــــــــــــــــــن
صلَّى عليهِ رَبُّنا * و صَحْبِهِ و التَّابِعيـــــــــــــــــن
و آلهِ و أهْلِ الثناء * و أهْلِ البَيْتِ الطَّاهِريــــــــــــن
هيّا بنا نُحْيي القٌلوب * بِذِكْرِ رَبِّ العالَميـــــــــــــــــــن
حَتّى نَصِل إلى المَرْغوب * قي حَضْرَةِ القُدْسِ المُبيــــــــــن
هيّا بنا نُحْيي السُنَن * فَنُمْسي في المُقَرَّبيــــــــــــــــــن
أهْلِ المَعالي و المِنَنْ * أهْلِ المَعاني الكامِليــــــــــــــــن
يا رَبَّنـا بِجاهِهِم * و الأنبياء و المُرْسَليـــــــــــــــن
إغْفِر لَنا بِحُبِّــهِم * و حُـــبِّ خَيْرِ المُرْسَليــــــــــــن

Allons, mettons nous en chemin, Allons, mettons nous en chemin, vers les jardins des vertueux
Allons, mettons nous en chemin, Allons, mettons nous en chemin, Nous serons abreuvés du vin [4] des connaisants [5].

Allons, mettons nous en chemin, vers les hommes, Ils sont les gens d’Allah, les invocateurs.
Nos seigneurs, gens de la perfection, les hommes d’Allah, les pieux [6].
Celui qui s’assoit en leur compagnie, n’est pas réprouvé, c’est une parole du meilleur des Envoyés.
Leur familier ne connaît pas de dommage, car ils sont la citadelle imprenable.
Par eux, notre Dieu apparaît en gloire, (ils sont) Ses serviteurs rapprochés.
Par leu amour, Il nous pardonne, et l’Amour est un fondement solide.
Allons, mettons nous en chemin, vers les prescriptions obligatoires (de la Loi), bases de la Loi sacrée éclatante [7].

Elles sont source de l’offre sacrificielle [8], elles sont les jardins des Parvenus.
Allons, mettons nous en chemin, vers l’Elu, le meilleur de toutes les créatures.
Océan de noblesse et d’intégrité, notre intercesseur le jour dernier.
Nous visiterons le jardin illuminé, dans lequel nous oindrons nos deux joues.

Nous courrons vers Lui sur le chemin, nous courrons sur la tête et les yeux [9].
Mon intellect s’envole par son Amour, vers les jardins des amoureux.
Et là nous restons [10] captif, auprès de de l’Imam des Envoyés.
Que notre Seigneur prie sur Lui, ses compagnons et ceux qui suivent.
Sur sa parenté et les gens de la louange, les gens de la maison, les purs.
Allons, mettons nous en chemin, vivifions les cœurs, par la mention du Seigneur de Mondes.

Jusqu’à ce que nous nous unissions au Désiré, dans la Présence Sainte Eclatante.
Allons, mettons nous en chemin, vivifions les coutumes Prophétiques, notre nom sera avec ceux des Rapprochés.

Les gens des Hauteurs et des Grâces, les gens des Sens, les parfaits.
Ô Notre Seigneur, par leur Rang élevé, (celui) des Prophètes et des Envoyés.
Pardonne-nous par leur amour et l’amour du Meilleur des Envoyés.

Sidi ‘Abd al-Malik, Janvier-2015.

Mouqaddam d’Egletons

France.


[1Purgation, illumination, perfection.

[2Parfait prend ici son sens intégral. Il est bien évident qu’au stade précédent l’accomplissement de la Loi ne souffre déjà d’aucune dérogation mais l’être « n’est pas » encore la Loi.

[3L’Envoyé est notre intercesseur pour le jour Dernier expression souvent envisagée dans une perspective d’écoulement temporel lié aux évènements eschatologiques. On peut toutefois y voir également dans une perspective plus « métaphysique » d’éternel présent, la Station dernière (Ipséité divine – Mystère des Mystère) dont il détient la clef.

[4les notes suivantes sont principalement tirées du livre de JL Michon Le soufi Marocain A Ibn Ajiba
Par « vin » les soufis désignent d’une part l’Essence suprême (al-dhât al-’aliyya) avant l’Irradiation théophanique et d’autre part les secrets inhérents aux choses après l’irradiation.

[5La « gnose », est une vision (shuhud) perpétuelle avec un cœur pur qui ne voit et ne se tourne vers rien d’autre que son Seigneur ; elle s’accompagne d’une parfaite droiture (attitude intérieure) et du respect des prescriptions de la loi religieuse (attitude extérieure)

[6La « piété » c’est se conformer aux ordres (divins) et éviter ce qui déplaît à Dieu, en acte et en pensée, s’attacher à l’obéissance et se détourner des transgressions.
La piété a différents degrés et passe du simple fait d’éviter les péchés, puis se vider de ses défauts (’uyüb) ; et finalement à s’abstraire (ghayba ’an) de tout ce qui n’est pas Dieu.

[7L’enseignement du Tassawwuf dit que la Loi est l’essence de la Vérité (al-shari’a ’ayn al-haqïqa), et que la Vérité est l’essence de la loi (aHaqiqa ’ayn al-shari’a).
Shaykh Munawwar Al Madanni dit : الطَّريقُ ذَوْقٌ مَحَلُّهُ البَاطِنُ، وأمَّا الظَّاهِرُ فَالشَّريعَة، ومحلّها الجَوارحُ
.La Voie est un goût dont le siège est l’intérieur, quant à son extérieur, c’est la Loi dont les membres du corps en sont le siège.
« La voie (Tariqa), qui est le trait d’union entre le centre essentiel et la périphérie formelle, ne peut en aucune façon abolir la loi religieuse ; Au contraire, elle prend appui sur elle et la prolonge en lui donnant sa dimension profonde. Tant qu’il vit en ce monde, « le serviteur reste le serviteur », quand bien même il aurait « réalisé » (muhaqqiq) quelque chose du Seigneur, Il reste soumis aux normes par lesquelles, dans sa Sagesse, Dieu a voulu régir les contenants afin de les rendre perméables à sa Lumière. La shari’a est comme une enveloppe qui assure la cohésion et l’intégrité du réceptacle humain et le prépare à accueillir le jaillissement des éclairs de la Réalité. Durcie par le formalisme, cette enveloppe peut faire obstacle à l’arrivée de l’Ami divin (elle est alors « comme un corps sans esprit ») ; délaissée par celui que l’irruption de la Lumière toute puissante a totalement enivré et obnubilé, elle ne protège plus le substrat humain qui est voué à la désintégration et doit disparaître de l’existence (« on le mettra à mort »). Le soufi qui désire la réalisation parfaite -laquelle n’est pas seulement annihilation (fana’) de l’individu humain et des formes sensibles, mais subsistance (baqa’) de toutes choses en Dieu, vision simultanée de la Puissance et de la Sagesse - doit se montrer aussi attentif à respecter les devoirs qui découlent de sa qualité d’être créé (khalq) qu’à rechercher les grâces de l’intimité et de l’union à l’Etre divin (al-Haqq). » JL Michon Le soufi Marocain A Ibn Ajiba

[8Il s’agit du Sacrifice de l’âme, de l’ego qui permet d’accéder à l’extinction.

[9Œil et Essence. Tout l’être doit être impliqué dans cette course.

[10La « subsistance » (baqa’), c’est le fait de revenir vers les créatures après s’en être absenté, de Voir le sensible (al-hiss) et en percevant simultanément l’intelligible (al-ma’na) , On voit alors le sensible comme subsistant par Dieu et comme une des lumières , dans laquelle Dieu apparaît.