Le commentaire de la Fâtiha

lundi 5 octobre 2009, par Madani

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Introduction

Le Cheick sidi Muhammed al-Madani (m. 1888-1959) reçut sa première formation à la grande Mosquée-Université : « la Zaytouna » à Tunis, durant la première décennie du vingtième siècle. Il y acquit toutes les sciences religieuses et linguistiques (syntaxe, philologie, morphologie, rhétorique, droit musulman, hadith etc.,) lui permettant d’aborder le Coran, de donner des fatwas et de guider les gens au chemin droit. Fort de ses solides connaissances, il s’évertua, à la demande de ses disciples, de commenter certaines sourates choisies pour leur importance spirituelle sur le chemin de la connaissance divine. Son tafsîr reflète en effet l’étendue de son savoir et la subtilité de sa pensée qui appose des sens profonds à la Parole d’Allah tout en respectant les méthodes des grands exégètes (moufassir) classiques, tels que al-Tabari (m. 310/ 923) et al-Qurtubi. Hormis les aspects linguistiques et juridiques de son interprétation, sidi al-Madani puise dans le Coran de fins enseignements spirituels, nécessaires à l’éducation des âmes. Chaque verset devient, par son tafsîr, une station initiatique (maqâm) dans laquelle le disciple étanche sa soif de l’absolu, contemple la grandeur d’Allah et affermit sa foi. Grâce à Allah, nous avons le plaisir de vous présenter la traduction de son commentaire de sourate al-Fâtiha (Coran, I), qui montre l’érudition de ce savant et son importante contribution à la pensée soufie au XXe siècle.

Au nom de Dieu le Miséricordieux, celui qui fait Miséricorde.

 1- Louange à Dieu

1. Allah, qu’Il soit Exalté, dit «  Louange à Dieu  ». Ce [verset] signifie que toutes les louanges, qu’elles soient verbales ou pratiques [1] , reviennent à Dieu seul. La louange dont l’homme est la manifestation, exprimée par lui-même, sous forme de paroles ou d’actes, revient à Dieu.

2. Si on Le loue et on Lui rend la grâce qu’Il mérite, si on utilise Ses bienfaits selon la raison pour laquelle ils ont été créés, ces paroles et actes reviendront, en vérité, à Dieu et non à l’homme. Pour qu’Il reçoive la vraie louange, Il ne peut être Loué que pas sa propre Divinité. [L’homme] impuissant, voué à la disparation, ne peut accomplir la louange de Celui incarnant l’Eternité.

3. Tous ceux qui Le louent ne possèdent rien. Ils ne sont qu’un outil de louange, utilisé par la Main de la Toute-puissance. C’est Allah, le Libre-Agissant, qui lui confie cette capacité de Le louer.

Telle une machine me vois-tu et c’est Lui qui me fait mouvoir,

Je ne suis qu’une plume dans la main de la Toute- Puissance.

4. Chaque acte, si fin soit-il, est un hommage rendu à Dieu. Le qualificatif « fin » signifie ici que la finesse ne devient visible, par tous, qu’après la purification de l’âme et l’aiguisement de l’œil du cœur. A ce moment-là, on verra que tous les actes reviennent à Allah, le Très- Grand et le Très-Haut. Il en est la source.

Même les actes [en apparence] hideux, si on les relie à leur créateur,

Leurs traits de beauté jaillissent prestement.

5. Chaque acte est alors une louange jaillissant de la mer des Noms et des Attributs. A Allah appartiennent les manifestations d’actes. Ces derniers sont une louange pour Lui, car tout Lui revient. Tout est Son Ordre ; à Lui reviennent possession et louange.

6. Cette signification [que nous avons illustrée] de «  Louange à Dieu  » est une vérité absolue n’admettant l’association dans le moindre mouvements ou repos.

7. Cette phrase étant composée d’un sujet et d’un prédicat [2] , ce verset «  Louange à Dieu  » implique l’existence de celui qui établit la prédication en attribuant la louange à Dieu, conformément au sens apparent et supposé de l’expression. Ainsi, cette formule [ Louange à Dieu ] indique, de façon extrêmement subtile, l’existence d’un loueur reconnaissant les grâces et les largesses de Dieu jusqu’à Le louer explicitement en termes éloquents. Il dira « Louange à Dieu » qui s’est montré Généreux avec toutes les créatures. Cette louange exprime la reconnaissance de toutes les grâces accordées dans ce bas-monde et dans l’au-delà. Elle est aussi le fruit de l’observance des Préceptes du Très- Généreux, source de toute grâce.

8. De là, on extraira aussi l’idée du châtiment, affligé dans ce bas-monde ou dans l’Ultime Demeure, à quiconque renonce à la Guidance et suit l’aberration et le péril : «  Les gens doués de raison se souviendront  [3] ».

9. Ainsi, ce [premier] verset enferme la totalité de la chari‘a purifiée et réfère expressément à la Vérité. Or, ce [sens] est un secret occulté dont l’essence n’est accessible qu’à Dieu et aux gens versés dans le savoir.

10. Quant à l’expression, «  Seigneur des univers  », elle signifie qu’Il est le Roi des univers. Que celui possédant tout soit Exalté. Les créatures n’ont nul pouvoir. Le serviteur n’en a aucun. Lui et tout ce qu’il possède appartient à son Seigneur. Ce dernier le dirige comme Il veut avant de le récompenser comme Il veut. « Personne ne s’oppose à son Jugement [4] ». « Il pardonne à qui Il veut ; Il punit qui Il veut ; Allah est puissant sur toute chose [5] » . Il détient les créatures et l’ordre.

11. De même, Il est «  le Seigneur des créatures  » au sens qu’Il en est l’Educateur. Il les « éduque » dans un sens correspondant à Sa divinité, non à celui connu par les humains. Cette « éducation » consiste à les protéger dans les stations dans lesquelles Il les a établis. Sa capacité à subsister par Lui-même englobe toute chose. Il dirige toutes les âmes et leur donne ce qu’elles ont acquis, au moment même de l’acquisition. Telle est l’éducation du Créateur prodiguée à ses créatures. Chacun est prédisposé à accomplir ce pour quoi il a été créé.

12. Selon ces deux interprétations, tout est entre les mains de Dieu. Il est le Seigneur des univers. Personne ne Lui demandera des comptes.

13. Cette expression, «  Seigneurs des univers  », implique la totalité des univers bien que la connaissance de leur nombre soit impossible, puisqu’ils (les univers) sont la manifestation de Sa Science. Là où se trouve la Science, se trouvent ses objets. Ils n’existent qu’à travers Son existence. Allah existe par Lui-même. Tant que le monde existe, la science existe ; l’attribut ne se dissociant point de son sujet. De même, tant que la Science existe, son objet existe aussi. C’est ici que la raison cède, les textes s’arrêtent et l’intellect se réduit à la perplexité. Aussi, un savant éminent a dit : « O ! Mon Seigneur ! Accrois en Toi ma perplexité ! ».

14. Comment il peut en être autrement alors qu’au Trône s’est établi le Miséricordieux. Ce sens est explicité dans ce verset : «  A Lui appartient ce qui est dans les cieux et sur la terre, ce qui est entre eux deux, ce qui est sous la terre  [6] ».

15. L’établissement (istiwâ’) sur la totalité implique l’établissement sur les parties. La manifestation du Nom implique la manifestation du Nommé. La preuve en est ce verset : «  Quel que soit le côté vers lequel vous vous tournez, la Face de Dieu est là  » [7]. Les «  univers  » sont une de Ses facettes. Il s’y est manifesté par son « éducation » (tarbiya). Les aspects de cette « éducation » sont innombrables, car ils sont Sa Faveur. «  Si vous dénombrez [les aspects d’une seule] faveur de Dieu, vous n’en ferez pas le tour  ». [8]

16. Cependant, Sa faveur se définit par Sa Miséricorde, apparente en toute chose. Elle touche tous les univers.

 2- Le Tout- Miséricordieux, le Très-Clément

17. Ainsi, Dieu, qu’Il soit Exalté, dit : «  le Tout-Miséricordieux et le Très- Clément  », c’est-à-dire avec toutes les créatures. Aussi, Sa Grâce recouvre-t-elle toute chose qu’elle soit petite ou grande, chétive ou immense. Ce qui montre clairement que les Noms [divins] englobent l’univers, comme le Nommé lui-même. Dieu est parfaitement Informé de tout.

18. Sache que «  le Tout- Miséricordieux  » (al-Rahmân) et «  le Très-Clément  » (al-Rahîm) sont deux Noms dont les significations sont identiques. Le plus souvent, ils sont cités tous les deux de manière indissociable afin de confirmer la Miséricorde et d’exhorter les cœurs des croyants au Bien. Sur ce point, d’autres avis existent.

19. Certes, le Nom «  le Tout- Miséricordieux  » (al-Rahmân) est plutôt réservé à la Transcendance absolue. Quant au nom «  le Tout-Clément  » (al-Rahîm), il peut s’appliquer aux humains. Ainsi, il est permis de les qualifier de «  Tout-Clément  » (Rahîm). En revanche, il n’est pas permis de les qualifier de « Tout- Miséricordieux » (Rahmân). Le sens du Nom (al-Rahîm) est plus subtil, car il recouvre tous les aspects de l’Etre ainsi que tous les paysages de contemplation.

20. D’ailleurs, Ibn ‘Abbâs, qu’Allah l’agrée, dit : « Il s’agit ici des deux Noms dont le sens de l’un est plus subtil que l’autre ».

21. Sache aussi que Dieu a explicitement évoqué la Miséricorde (rahma) pour apaiser les âmes des Ses serviteurs, adoucir leurs consciences et annoncer Son infinie Générosité et Douceur.

22. Parmi les manifestations de Sa Miséricorde, Il en a occulté les antonymes, tels que ses Noms : « Le Vengeur », « Celui au châtiment affligeant », et « Le Contraignant ». La Miséricorde est explicite. D’elle dérive les antonymes. Tout découle de Ses Noms, de Ses Attributs et de l’éclat de Ses Manifestations. Dans certains versets, Il a évoqué ces deux aspects : «  Annonce à Mes serviteurs que Je suis le Pardonneur, le Très- Miséricordieux, et que Mon châtiment est un châtiment douloureux  ». [9]

23. Ayant représenté la « miséricorde » à travers Ses deux beaux Noms [al-Rahmân et al-Rahîm], dont le deuxième est la corroboration du premier, et dont le sens concerne tous les humains, on aurait cru que cela conduirait à oublier les [Noms] opposants [désignant la puissance] et à négliger les obligations divines.

 3- Le Seigneur du jour du jugement

24. Ainsi, Allah explicite : «  Le Seigneur du jour du jugement  » afin d’avertir les humains et les exhorter en établissant qu’ils ne sont que des serviteurs obéissant à Ses Ordres.

25. Au Jour du jugement dernier, Il leur demandera des comptes : «  Quiconque échappera à l’enfer et entrera au Paradis aura trouvé la félicité  ». [10]

26. Le Roi suprême récompensera chacun selon ses actes. Il dira à ceux qui auront observé ses Ordres : «  Entrez au Paradis grâce à vos actes  » [11] ; et à ceux qui les auront négligés : «  Entrez dans l’Enfer avec les autres damnés  » [12] .

27. Cette interprétation correspond davantage à la lecture du mot « malik » (roi) avec une kasra (la voyelle brève i) que celle « mulika » (a été possédé) avec une dhamma (la voyelle brève u), car Il est le Juste Seigneur aux paroles tranchantes, non celles de dérision.

28. La lecture établissant mâlik (possédant), avec une voyelle longue â, permet le sens « Possédant le jour du jugement et les gens ». Nul autre sens n’est à donner à l’expression « posséder le jour », sinon « posséder les gens », c’est-à-dire ceux qui se trouveront ce jour-là. Il s’agit ici d’une métaphore (majâz mursal) qui consiste à mentionner le complément circonstanciel et à vouloir-dire l’objet qui y est contenu.

29. Cependant, « le Possédant de Jour du jugement » exprime davantage l’idée de « la puissance » que celle de « la possession ». Car, les rois ne sont pas tous des possesseurs bien que les sens de ces mots (malik et mâlik) appartiennent tous les deux à Allah. Il est à la fois Roi et Possédant, non seulement un Roi régnant.

30. La possession des créatures signifie la capacité de leur ordonner comme Il veut ; «  ce jour-là, ils [les négateurs] resteront muets de frayeur ; et n’auront droit de présenter aucune excuse  » . [13]

31. Ainsi, les mains et les pieds témoigneront des actes que les humains auront accomplis. Ce sera le jour où nulle âme ne pourra intervenir en faveur d’une autre âme, y compris pour soi-même. Ce jour-ci l’Ordre est entre les mains d’Allah. Il leur demandera des comptes comme Il veut. Il dira : « [j’enverrai] une poignée au Paradis et une autre en enfer, avec une même nonchalance. »

32. La « Demeure des grâces » est une des manifestations de son Nom « le Généreux ». La « Demeure infernale » est une des manifestations de son Nom al-Muntaqim = (Celui qui fait parvenir le châtiment à qui Il veut parmi les injustes et Il est Celui qui juge et qui est exempt de l’injustice). De tout cela, il résulte qu’Il est le Seigneur de la présente Demeure selon le verset : «  Seigneur des univers  » et Celui de « l’Ultime Demeure » selon le verset : «  Seigneur du jour de jugement dernier  » et «  À Allah appartiennent la Demeure Ultime et la vie présente  » [14].

 4- C’est Toi que nous adorons, C’est Toi dont nous implorons le secours

33. Lorsque les serviteurs chantent des louanges [envers Allah], et reconnaissent qu’Il est Unique dans la possession des univers, et qu’Il est le Seigneur au Jour du jugement, il leur incombe d’honorer les exigences de cette reconnaissance en L’adorant et en Lui obéissant. Ils doivent alors s’adresser à Lui en disant : «  C’est Toi que nous adorons  ». Ils observeront ainsi l’impératif exigé par la divinité et remercieront Sa clémence et Ses larges faveurs. [La phrase] « nous T’adorons et nous n’adorons personne hormis Toi » signifie : nous mettons toute notre adoration et humilité en Toi pour qu’elles Te soient entièrement réservées. Car, Tu es le seul Adoré. Le reste n’est qu’illusion.

34. Un savant interrogea notre Maître suprême, le secours des temps, cheikh ’Alaoui de Mostaghanem, qu’Allah l’agrée : « L’emploi du pluriel [dans le verbe nous T’adorons] est-il contraire à l’humilité, exigée par le contexte ?". Notre Maître, cheikh Alaoui, répondit : « L’emploi du pluriel exprime mieux l’humilité et la soumission, car ce mode [le pluriel] signifie que l’adoration et la dépendance sont reconnues par tous, et de manière collective. Ce sens ne serait point établi si on avait dit : « J’adore » [au singulier].

35. L’emploi du pluriel véhicule en outre une autre subtilité : la préférence de L’adorer collectivement plutôt que de le faire individuellement.

36. En disant : «  C’est Toi que nous adorons  », les gens du commun (‘âmma) auraient entendu :« nous n’adorons personne hormis Toi, quelle que soit son origine ». Ceci révèle leur sincérité correspondante à leur rang. En revanche, l’élite (hâssa) aurait dit : « C’est Toi que nous adorons », qui signifie « Tu mérites cette adoration pour Ton essence et non par crainte de vengeance ou par espoir [d’avoir le Paradis] ». Ceci révèle aussi la sincérité évoquée dans l’Ecrit clair [Le Coran] : «  Pourtant, on leur avait seulement ordonné d’adorer Allah en lui rendant un culte pur  » [15].

Dans la même ligne d’idées : un poète dit :

Par crainte de l’enfer, les gens T’adorent
Le salut, ils le voient comme une immense faveur
Entrer au Paradis, être dans les jardins pour boire le salsabil
Dans les Paradis, je n’ai aucune envie
Hormis Dieu, je ne cherche aucune alternative.

37. Quant à l’élite de l’élite, elle dépasse du moins l’adoration, sinon leur existence en entier. A ce propos, le verset dit : «  Il n’associe personne à son Seigneur dans l’adoration  » [16] .

38. Le Connaisseur ne voit même pas soi-même. On ne peut lui attribuer aucun acte d’adoration. C’est le secret d’Allah, exalté par toute sorte d’adoration, qu’elle soit sociale [avec les gens] ou rituelle avec l’Adoré ; qu’elle relève de la croyance ou de la pratique. Que celle-ci soit corporelle, financière ou composée [d’effort physique et financier]. Celle-ci n’est autre que la pure chari‘a. La sincérité est l’essence de tous les actes ; elle est aussi le secret de la Vérité. La vérité est pour la chari‘a ce que l’âme est pour le corps. La chari‘a est pour la vérité tel du lait fermenté. Cette idée est explicitée dans le verset : «  C’est Toi dont nous implorons le secours  ».

39. Nous implorons Ton secours, non celui des autres. Le secours pour T’adorer. Car, le terme « adoration » est le dernier élément mentionné dans la phrase à laquelle se rattache le verbe « implorons ». On implore également Son secours pour accomplir tous les mouvements et les repos, les volontés et les regards. En tout cela, Tu es Tout-Puissant et Secoureur.

40. Néanmoins, il convient d’être prudent et de ne pas comprendre le terme « secours » au sens commun, courant entre les humains. Qu’Allah en soit exalté. Autrement, l’on se fourvoie dans l’associationnisme (chirk) et l’iniquité. Il s’agit d’un secours qui L’exempt de tout associé dans les actes et Lui confirme l’Unicité dans les deux mondes : réel et idéel.

41. Lui implorer le secours correspond à la perfection de son Essence. On dira : "Il est l’Unique dans tout acte. Ses actes se sont voilés par l’univers. Le verset dit : «  Combattez-les, qu’Allah par vos mains les châtie  » [17]. Un autre en dit : «  non plus que toi lançais [des traits] quand tu en lançais, mais Allah lançait  » [18].

42. Bien que le Vrai ne nécessite pas les causes, Son immense sagesse veut que Ses actes soient dévoilés. Ainsi, son Nom « le Latent » (al-Bātin) sera réalisé. Dans la convention soufie, celle des Gens d’Allah, ceci est connue sous l’expression : « L’extinction (fanā’) dans les actes ». Ils disent alors : « Hormis Allah, nul auteur ». A ce sujet, le hadith fait allusion : « Nulle force et nulle puissance que par Dieu ». De même, nul repentir des péchés et de toute autre action, nulle force pour L’adorer ou pour accomplir tout autre acte que par l’aide d’Allah, car Il est l’Unique dans ses actes. Il n’a nul associé.

43. L’extinction dans les actes est la station de l’élite parmi les Gens d’Allah. Quant à l’élite de l’élite, seule l’Essence divine leur satisfait :

Dis : hormis Toi, je n’ai aucun vœu

Ni jolie image à contempler, ni délice à cueillir

 5- Dirige-nous dans le chemin droit

44. Leur station est l’extinction dans l’Essence divine. Ils disent alors : « Nul être, hormis Allah » et ceci est le sens du verset : «  Dirige-nous dans le chemin droit  ». Après la reconnaissance de la servitude et les faveurs qui en découlent, il incombe à toutes les créatures et les communautés, d’observer l’impératif de louange et de reconnaître la condition de servitude (‘ubūdiyya).

45. Il leur incombe aussi de respecter et de reconnaître, comme il se doit, l’Unicité dans tous les actes tracés par la Plume [de la Puissance divine], d’implorer son secours, car la Divinité est unique dans la volonté.

46. Après cette étape de louanges et de reconnaissance, vient la sollicitation de la guidance vers le droit chemin, chemin sans la moindre faille. Car, il est droit et parfait. Il est le chemin du Tout-Puissant, le Tout-Exalté ayant la possession des terres et des cieux.

47. La guidance vers le chemin de Dieu est l’aboutissement vers Lui, l’extinction et l’occultation en Lui, jusqu’à ce que le serviteur se maintienne par Allah et en Allah : sans nom, ni forme, ni image, ni illusion, ni allure, ni exemple. Le tout est absorbé et anéanti par l’Essence de Tout- Grand, le Très-Haut : « Tout est anéanti excepté sa Face ». Cela fut valable, l’est maintenant et le sera au futur, car l’Essence [divine] est unique. Elle est établie partout, et dans tous les sens. Comme elle est dans le monde céleste et le bas-monde. [Selon le verset] «  Lui est Divinité dans les terres et les cieux  » [19] . Selon un autre verset : «  A Dieu appartiennent l’orient et l’occident. De quelque côté que vous vous dirigez, là est la face de Dieu  » [20].

48. Pour autrui, il n’y a ni espace, ni temps. Ces deux aspects sont au nombre des choses dont l’Essence implique l’anéantissement. L’unicité de l’Essence implique l’effacement d’autrui des « tables de l’existence », son absence des aspects de la Contemplation. Nulle forme ni limite ; tout est anéanti et disparu.

Hormis Dieu, nul n’existe

Toutes les illusions sont en réalité éphémères

Si tu réalises les choses, nulle image tu ne trouveras. Hormis Allah, toutes les choses sont chimériques. Renouvelle ta marche et dirige-toi vers la Présence sacrée : Apparente et Latente, Ultime et Première.

49. C’est la voie divine, une voie droite. Nul autre n’y est, aucun élément d’insouciance.

50. C’est le chemin droit dont l’élite de l’élite (de la communauté mohammadienne) ne cesse de réclamer d’y être guidée, suivant l’héritage prophétique. Avant eux, ce sont les Prophètes qui l’avaient sollicité. A titre d’exemple, Moïse dit : «  Mon seigneur, laisse-moi voir, que je Te contemple !  » [21] .

 6- Le chemin de ceux à qui Tu as accordé tes faveurs

51. Le Vrai, qu’Il soit-Exalté, accorde à chacun la place qu’il mérite et exauce les vœux de chacun. Tous les gens sont sous la Grâce divine. Pour cette raison, Il a employé une apposition dans le verset : «  Le chemin de ceux à qui Tu as accordé tes faveurs  » parmi les Prophètes et l’élite de l’élite des héritiers prophétiques. Ils ont tous en commun la réalisation du but et la contemplation de l’Essence.

52. Pour cette raison, Le Prophète, qu’Allah le bénisse et le salue, dit : « Les savants de ma communauté sont comme les prophètes des fils d’Israël ». Le point commun des prophètes est la transmission et l’établissement des dispositions légales. Ceci correspond à la hauteur de leur rang.

53. La faveur suprême qu’Allah accorde au Maître des Prophètes jusqu’à se qu’il Le vit dans le Haut Horizon est trop subtile pour qu’elle soit atteinte par les autres prophètes. Ainsi, Allah dit à Moïse : «  Tu ne me verras point  » lorsqu’il lui demanda : «  laisse-moi voir, que je Te contemple !  ». Cependant, Il lui ordonna de contempler le Mont de [Sinaï]. Car, ceci correspond à son rang.

54. Quant aux héritiers du Prophète, chacun s’est exprimé selon la part de l’héritage octroyée par l’héritant. « Les savants sont les héritiers des prophètes ». A chaque époque, le savant hérite le Prophète. Les savants ont hérité le rang prophétique au sujet duquel le Prophète (qu’Allah le bénisse et le salue) dit : « Je vis mon Seigneur de mes propres yeux et par mon cœur ».

55. Les soufis expriment ainsi, dans leur discours jubilatoires, des thèmes inaccessibles par la raison. Les gens dénudés de goût et attachés à la lettre les critiquaient. Ces gens ont la futilité comme habitude.

56. En fait, les soufis ne faisaient que suivre le bel exemple du Prophète rapportant qu’il vit le Vrai, lors de son voyage nocturne à l’Horizon suprême. «  or, il l’avait vu en une autre rencontre, près du Lotus des confins  » [22] . Les dénégateurs ont nié cette vision alors que ceux qui ont été ornementés de la lumière existentielle l’ont admise. Ils considèrent que [l’univers] est totalement anéanti et absent.

57. Ce ne sont que des manifestations et des désignations dans lesquelles se réalise le sens du son Nom « l’Apparent ». Hormis Lui, nul apparent, car l’apparition d’autrui exige de limiter la vraie existence. Si elle se limite, il sera contraint. Comment cela serait-il possible alors qu’Il est «  Le contraignant au dessus de ses serviteurs  » ?

58. Il ne faut pas interpréter cette distance comme étant une distance matérielle. Il s’agit plutôt d’une hauteur de rang impliquant l’extinction de ceux qui ont subi la Contrainte pour que l’Ordre et la Création soient entièrement réservés à Allah.

59. La polémique des associants n’ébranle point la volonté du Prophète (qu’Allah le bénisse et le salue) ou celle de ses héritiers. «  Il n’incombe au Messager que de transmettre  » soit impérativement s’agissant des éléments accessibles à la raison et relatifs aux dispositions légales ou en guise de gratitude quant aux stades élevés.

60. Il est impossible de représenter les lumières dévoilées pour l’élite rapprochée à cause de l’incapacité de l’expression face à la Hauteur [divine]. L’expression [humaine] est trop imparfaite pour contenir les Sens anciens et grandioses.

61. A ce sujet, notre Maître [cheikh Alaoui] dit : « A chaque fois que le connaisseur veut exprimer les sens entiers des attributs et de l’Unicité de l’Essence, son expression s’avère contradictoire à son vouloir-dire. Elle sera à la lisière de l’associationnisme alors que son objet est d’atteindre le summum de la via remotini (tanzih= nier toute ressemblance entre Dieu et Ses créatures). Certes, l’associationnisme et le tanzih sont deux manifestations de l’Unicité. L’apparence est associationnisme alors que le sens profond est tanzih. «  Là où vous vous tournez, il y a la face de Dieu  ».

En vérité, tout est tanzih, car il est un chemin droit n’ayant aucun détour.

62. Durant le cheminement, l’aspirant pourrait rencontrer des obstacles. Il risque de reculer après sa progression, d’être privé après la générosité et exclu après l’admission. Qu’Allah nous en préserve. «  Les gens de la perdition ne seront pas à l’abri de la ruse de Dieu  » [23] . Il encourt donc la colère divine ; qu’Allah nous en préserve.

63. L’aspirant pourrait aussi manquer la direction de ce chemin en pensant qu’il est possible d’y arriver [uniquement] à travers les actes d’adoration et l’abondance de belles actions.

64. Certes, cela est le chemin menant au Paradis. «  Ceux qui croient et accomplissent les œuvres salutaires auront en prémices les jardins du Paradis  » [24] .

 7- Ceux qui n’encourent Ta colère, ni celui des égarés

65. L’aspirant sera tenté par la voie du Paradis et manque le droit chemin menant à la rectitude. Ainsi, Allah dit : «  ceux qui n’encourent Ta colère, ni celui des égarés  », un autre chemin différent de celui pris par les gens qui encourent Ta colère. Car ils reculeront sans le savoir ; « ni celui des égarés » car le summum qu’il pourrait atteindre est de jouir des faveurs matérielles : les houris et les Palais [paradisiaques].

66. Que la différence est énorme entre celui qui aspire aux houris et aux Palais et celui qui aspire à contempler la beauté divine et à persévérer dans la présence. Cet aspirant doit solliciter la guidance vers ce droit chemin.

67. Allah émet cependant une précision : «  non ceux qui encourent Ta colère, ni ceux qui s’égarent  », car le chemin est sinueux, les obstacles y sont nombreux. Nul ne pourrait en sortir sain et sauf qu’en suivant l’exemple de son Guide, le Maître parmi les héritiers du Prophète, ayant reçu la faveur et étant parmi les Pieux rapprochés.

68. A ce sens le verset fait allusion : «  Le chemin de ceux que Tu as comblé de faveurs  » ; le chemin étant avant le compagnon.

69. On a interrogé notre Maître sur le bien-fondé de suivre un Maître éducateur. Il répondit : « La preuve en est le verset : «  Suit le chemin de celui qui se repentit vers moi  » [25] ainsi que le verset : « Cherchez l’intermédiaire vers lui [26] » .

70. Les exégètes ont des avis divergents à propos de ce verset : «  ceux qui n’encourent pas Ta colère et qui ne sont pas égarés  ». Ce que nous avons mentionné correspond au contexte. Les circonstances du discours le prouvent.

71. Cette sourate al-Fatiha se clôt sur la science donnée, connue sous le nom du « tasawwuf  » selon la terminologie des soufis. Cette science est aussi appelée l’Excellence selon la terminologie générale. Il s’agit en effet du troisième pilier de la religion. Il en est la clôture. Au préalable, l’on doit observer les deux autres piliers : la foi (imân) et les pratiques rituelles (islâm). Le premier pilier est évoqué au début de cette sourate [al-Fatiha]. Car, les louanges impliquent la reconnaissance de l’Unicité. Ceci relève de la croyance en Allah, ayant envoyé ses Messagers. Ce pilier est connu, dans notre convention, par « la théologie musulmane (kalâm) ». Il est le fondement sur lequel se construit les autres sciences et dispositions.

72. Le deuxième pilier est évoqué par le verset : «  C’est Toi que nous adorons  », c’est-à-dire nous T’obéissons avec tous nos membres. Ceci est l’islām (les pratiques rituelles).

73. Cette sourate inclut ainsi la totalité de la religion musulmane qui n’est autre que l’ensemble des trois piliers.

74. Certes, on a rapporté que tout ce qui est dans le Coran est dans cette sourate. On a aussi rapporté que tout ce qui est dans la Fatiha est dans la basmala [dire : bi-ism Allah al-Rahmân al-Rahîm]. Tout ce qui est dans la basmala est dans le point de la lettre « b » [de bi-ism= au nom de]. Car, ce point désigne l’Unicité absolue.

75. Notre Maître, Cheikh Alaoui, composa une épître au sujet de ce point. Il l’a intitulé : « Le modèle unique amenant à la source de l’Unicité ». Son volume est mince, mais son contenu est immense. Elle est trop fine pour être comprise. Elle n’a pas de paire parmi les autres ouvrages. Il y dévoila les sens et explicita le chemin. Il l’a conclu en disant : « C’est là où s’arrête la plume et le cœur se retourne vers soi en disant » : «  Diront-ils quand même : il l’a combiné ». Dis : « composez une sourate pareille  » [27] .

76. Qu’Allah l’agrée, renforce notre inspiration par le Seigneur des premiers et des derniers, Mohammed (sur lui bénédictions et salut), lui et ses Compagnons. Qu’Allah nous dirige vers le chemin droit et nous accorde une belle rétribution, nous renforce dans ce qu’Il nous a installés. Qu’Il nous aide à appliquer Ses ordres. Qu’Il ne nous tienne pas rigueur si nous oublions ou péchions. Nous n’avons aucune science. C’est Toi l’Omniscient, le Tout-sage. Nous n’avons écrit cette explication que par ce que Tu nous as accordé. Tu es tout Miséricordieux et clément.

77. J’ai fini cette épître vendredi, Jomâda I, 1339/ 7 janvier 1921.


[1Les actes pieux sont aussi une forme pratique rendant grâce à Allah.

[2Dans la grammaire arabe, la phrase nominale se compose d’un sujet (le terme dont on parle) et d’un prédicat (l’information qui le concerne).

[3Sourate : Le Tonnerre, v. 19.

[4Segment du v. 41, Sourate : Le Tonnerre.

[5Sourate : La vache, v. 284.

[6Coran, s. Tâhâ, v. 6.

[7Coran, La Vache, v. 115.

[8Coran, Les Abeilles, v. 18.

[9Sourate al-Hijr (Interdiction), v. 49-50.

[10Sourate, III, La famille de ‘Umrân, v. 185.

[11Sourate 16, « Les abeilles », v. 32.

[12Sourate : L’interdiction, v. 10.

[13Sourate « Les Moursalat »77, v. 35-36.

[14Sourate « Les étoiles »53, v. 25.

[15Sourate : La preuve décisive (al-Bayynia) v. 5.

[16Sourate : La caverne, (al-Kahf) v. 110.

[17Sourate : Le repentir (al-Tawba), v. 14.

[18Sourate : Les tributs (al-Anfal), v. 17.

[19Sourate, La parure, (Zukhruf), v. 84.

[20Sourate : La vache, v. 115.

[21Sourate al-A‘arâf ; v. 143.

[22Sourate : L’étoile, v.13-14.

[23Sourate al-A‘râf , v. 99.

[24Sourate, La caverne, v. 107.

[25Verset 115, Sourate Luqmān.

[26Verset 35, sourate la table

[27Sourate : Jonas, v. 38.




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