MORALITÉ ET BONNE CONDUITE

Lettre 8

D 27 août 2010     H 20:30     A    


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Au nom de Dieu, le Miséricordieux, le Tout- Miséricorde.

À nos frères en Allah et en son Messager (sui lui Bénédictions et salut), dans la ville de Bizerte.

Que la paix soit sur vous et sur les Gens de l’Amour sincère parmi ceux qui cherchent refuge auprès de vous. Que les Bénédictions et les Miséricordes d’Allah se répandent sur vous.

1- Nous avons évoqué ensemble le devoir de renoncer à ce bas-monde et à ses tentations, faire abstraction des créatures et de leurs manifestations. Ce devoir incombe à l’aspirant cheminant dans la voie de l’aboutissement à Allah. Le cheikh sidi al-Mukhtâr al-Dallâli nous cita l’article, paru dans la revue « al-Islam » et la réponse qu’avait développée l’éminent savant, le soufi réalisé, sidi ‘Abd al-Jawwad al-Dûmî en guise de réponse. Lors de cette rencontre, je vis les cœurs curieux de connaître l’avis de votre humble serviteur.

2- Cependant, à cette époque-là, les circonstances ne furent pas favorables pour étayer une réponse. Aujourd’hui, j’ai l’honneur de vous écrire ce qu’Allah m’inspire à ce sujet.

3- Le disciple-cheminant doit avancer conformément aux orientations et indications de son Maître. Ces orientations diffèrent selon les Maîtres d’éducation et selon le raisonnement de chacun quant aux modalités initiatiques, facilitant au disciple le cheminement avant d’aboutir à la Présence divine. Bien que le but, qui est l’aboutissement à la Présence sacrée est unique, les modalités de réaliser ce but diffèrent selon les états des disciples aspirants. D’ailleurs, le mode de cheminement ne peut être identique pour tous les aspirants.

4- Néanmoins, il incombe aux disciples en général de renoncer d’abord aux tentations de ce bas-monde, à ses plaisirs et au reste des passions éphémères. Le disciple doit enlever, de son cœur, l’amour de ce bas-monde qu’Allah lui accorde. Autrement, même le fait d’amasser des richesses et des biens est aussi un décret divin sur lequel personne n’a d’incidence. Le Coran, Ancienne Parole divine, en dit : «  C’est Nous qui avons réparti entre eux leur subsistance dans la vie de ce bas-monde  », [al-Zukhruf, v. 32].

5- Pour cette raison, les gens aisés qui possédaient des richesses et des biens, y compris parmi les Compagnons qu’Allah les agrée, étaient très nombreux. À titre d’exemple, l’on cite ‘Abd al-Rahman Ibn ‘Awf, qu’Allah l’agrée. Une de ses quatre épouses hérita ce qui équivaut 300 milles dinars de notre monnaie actuelle. Ce fut un quart de la fortune que ce Compagnon avait laissé.

6- Les Compagnons, qu’Allah les agrée, étaient toutefois désintéressés, les dos tournés à ce monde. Pour ce bas-monde, ils n’éprouvent pas ne serait-ce le poids d’un « grain de moutarde » en amour. À leurs yeux, ce bas-monde n’est qu’une monture pour atteindre l’au-delà. Ils ne l’utilisent que dans ce qui satisfait Allah et son Prophète, sur lui bénédictions et salut. « Ce bas-monde est une monture avec laquelle on atteint à l’au-delà » [1] . À ce propos, je dois préciser que ces termes élogieux se rapportent au monde, servant de monture au croyant et non au bas-monde en général, qui n’est autre que « jeu et divertissement ».

7- Il est recommandé à tous les croyants de renoncer à aimer ce bas-monde. Ce n’est pas le propre des disciples cheminant dans la voie de l’aboutissement. En effet, ils doivent, bien plus que les autres, incarner cette vertu. Car, renoncer aux « accidents » est le moyen de renoncer aux « essences ». Et c’est cette deuxième catégorie que l’on demande au disciple. On lui demande tout à d’abord de renoncer à l’amour de ce bas-monde et ses tentations. On lui demande ensuite de renoncer à l’Univers et à ses manifestations, « depuis le Trône et le Lit ». Le disciple doit les plier comme on plie un rouleau sur lequel on écrit. Hormis Allah, il doit faire abstraction d’idées comme d’objets concrets. Il sort du monde, comme un oiseau qui quitte sa cage. Ce bas-monde n’est-il pas « la prison du croyant » ? On doit la quitter pour atteindre l’existence absolue, dépassant le temps et l’espace.

8- Ces démarches ne se réalisent que sous la Direction initiatique du Maître-connaisseur qui a déjà pratiqué ces sentiers.

9- À ce propose, sidi Abû Madayn [al-Ghawth, 1126/1198], de Tlemcen, dit :
Si tu aspires à la perfection,

Dis Allah ! Abandonne l’Univers et tout ce qu’il contient.

10- Par ces termes, il ne faut pas entendre que le disciple « abandonne » les créatures de manière concrète. Cela n’est arrivé que pour le Maître des univers [le Prophète], sur lui bénédictions et salut, lors de son voyage nocturne. Selon l’avis dominant des savants, il a effectué ce voyage corps et âme.

11- Quant au disciple, il se détachera de ces créatures de manière symbolique puisqu’il se représente l’Univers comme une coupole, un ballon ou un atome qu’il brisera avant de rejoindre l’Existence absolue, Océans d’Unicité. Cette extinction implique l’effacement de l’autrui en s’inspirant ici du verset : «  Dis : C’est Allah  ;

Et laisse-les ensuite s’amuser à discuter » [Les Troupeaux, segment du v.91].

12- D’après le consensus de la majorité des savants, cela se réalisera si le disciple invoque le Nom suprême « Allah », conformément au verset : «  Invoque le Nom de Ton Seigneur ; consacre toi totalement à Lui  », [Al-Muzammil, v.8], jusqu’à ce qu’il s’éteigne aux créatures et soit présent avec la Source des univers. Il effacera l’autrui et restera avec l’Unique. Il Le voit comme le seul Être, sans le moindre associé. Cet état est exprimé, dans la terminologie soufie, par « l’extinction des créatures et le maintien avec le Vrai ». Les soufis appellent cet état également « réunion »/« séparation » et « ivresse »/ « réveil ». Il s’agit là de conventions qui ne doivent susciter nulle polémique. Chaque communauté possède un code particulier qui est le leur. Il n’est accessible qu’à celui qui le pratique.

13- Si le disciple suit ce modèle et demeure dans cet état, les illusions seront effacées de son regard. L’existence de l’Unique sera établie, l’Un à qui il demandera recours ; l’Un qui n’a et n’aura aucun associé.

14- À ce stade, les expressions et les allusions du disciple seront éteintes, car l’expression implique la présence de l’autre. L’allusion implique un sujet qui la produit et un référent, alors que cet état n’est qu’un fin regard, silence profond, ascension spirituelle et voyage du cœur. Il ne relève pas du monde matériel. Ici, je dois me taire et m’arrêter un long moment. Je retiens ma plume ne disant que :

«  Mon Dieu accroit en Toi ma perplexité  [2]

15- Pour que je puisse retrouver la parole et agir selon le contexte, j’ajouterais : De ce stade spirituel, naîtra le disciple une deuxième fois. Disons plutôt qu’il retrouvera une belle vie ; qu’il renouera avec les gens après s’être totalement absorbé par la Présence divine. Dans ce retour, le disciple exprime les lumières qu’il a vues et les secrets qui lui ont été révélés.

16- Son discours en sera des allusions spirituelles, car le langage des soufis est étrange. Certains pourraient dire « que Je sois Exalté ! » ou « Que ma Création est grande ! [3] » et bien d’autres expressions dont le sens semble équivoque pour certains dont les cœurs sont suspicieux. Ces derniers désapprouvent ces expressions, car elles dépassent leurs cœurs et esprits.

17- En vérité, ces expressions sont tirées du sens profond du hadith où le Prophète, sur lui bénédictions et salut, dit : «  J’ai un moment, où hormis Allah, rien ne me contient  », ainsi que d’autres hadiths contenant les Vérités mohmmadiennes, similaires aux perles.

18- Le disciple doit méditer ces manifestations cosmiques, les liens de causalité engendrés par le Créateur, les Manifestations de Très-Grand Agissant sur ce microsome, où l’Existent – Suprême se manifeste dans chaque atome du microsome. Cela est en parfait accord avec le verset disant : «  Considérez ce qui est dans les Cieux et ce qui est sur la Terre !  » [Jonas, segment v. 101].

19- Ibn ‘Atâ’ Allah [al-Iskandarî] dit : «  Allah t’a ouvert la porte de compréhension. Il n’a pas dit : « Considérez la terre et les cieux  » pour ne pas t’indiquer l’existence des astres. Grâce à cette méditation spécifique, le disciple renoue avec les gens, leur parle et les écoute, jusqu’à ce que son apparent soit avec les créatures, son sens caché soit avec le Vrai. Il réunira ainsi des contraires et s’arrêtera entre deux océans : Création et Préexistence. Il ne voit qu’Allah bien que les aspects d’autrui sont multiples. Celui-ci est l’homme parfait à qui Allah fait don (héritage spirituel) du stade prophétique. Il donne à chacun ce qu’il doit.

20- Les meilleurs états initiatiques de l’aspirant sont, d’une part, la servitude dans son être extérieur, en sorte que tu le vois se parer de l’observance des obligations légales ; d’autre part, la liberté dans son être intérieur, en sorte que tu le vois absent à ce qui est autre qu’Allah, présent avec l’Unité divine et récitant : « C’est Toi que nous adorons, C’est Toi dont nous implorons le secours. Dirige-nous dans le Chemin droit ; le Chemin de ceux que Tu combles de bienfaits ; Non pas le chemin de ceux sur qui est la Colère Ni le chemin des égarés ».

21- Je vous ai brièvement noté cette pensée en guise de modèle dans lequel le disciple ressentira l’odeur parfumé du soufisme et le musc d’indices gnostiques. Étayer et détailler cette pensée nécessitera des pages et des pages, ainsi que des cœurs lumineux, des âmes absorbées et des états qui entourent les sept cieux, et celui qu’Allah se manifeste sur lui au point de «  devenir son ouïe et sa vision et une main et des pieds. S’il implore, on lui exauce, s’il demande on lui donne  » . [4]

22- Nous implorons Allah de nous insuffler Son esprit, de nous guider, de nous accorder la vertu, des grâces et une belle fin. Nous L’implorons par le rang sacré des Sceaux des messagers, que sur lui soient bénédictions et salut, et ainsi que sur tous ses Compagnons.
Louanges à Dieu, Seigneur des univers.


[1Tradition rapportée du Prophète, sur lui bénédictions et salut, cf. al-Firdaws bi-ma’thur al-khitâb, 1.

[2Vers d’un célèbre poème de ‘Umar Ibn al-Fârid. L’auteur admire ce poète soufi et s’inspire de sa production littéraire.

[3Allusion faite à ce qu’al-Hallâj aurait prononcé lors de ses discours jubilatoires.

[4Allusion fait à un célèbre hadith qudsi.